À la Cité de l’immigration, les expulseurs expulsés

Inauguration. Interpellés par les manifestants, les ministres éric Besson et Xavier Darcos ont quitté le Palais de la porte Dorée sans prononcer leurs discours.

Quatre ministres, Éric Besson, Xavier Darcos, Valérie Pécresse et Christine Albanel, devaient inaugurer hier matin la médiathèque de la Cité de l’immigration. À l’arrivée, seuls messieurs Besson et Darcos ont fait le déplacement, Valérie Pécresse et Christine Albanel déclinant l’invitation pour des « raisons de calendrier »… Il est 11 h 45 et, sous les huées, Éric Besson monte les marches du palais de la porte Dorée. « L’immigration a enrichi notre pays. Le président de la République l’a dit à Mexico. Le pays accueille légalement 200 000 étrangers par an. C’est le premier pays en Europe à appliquer le droit d’asile, se justifie-t-il devant les télévisions. Nous refusons l’immigration illégale, mais je suis contre cet instinct d’autoflagellation qui consiste à ne pas voir que la France est une terre d’immigration assumée. »

Après une rapide visite guidée par le président de la Cité, Jacques Toubon, et suivis par quelques « personnalités », tels Marin Karmitz ou Marisa Bruni-Tedeschi, les deux ministres se dirigent vers l’estrade, dans l’immense salle de l’ancien musée des Colonies. Au milieu d’une centaine d’invités, Jacques Toubon entame son discours introductif. Au même instant, des voix fortes s’élèvent : « La mémoire de l’immigration, ce sont aussi les rafles », « Le centre de rétention de Vincennes est juste en face », « Arrêt des rafles, arrêt des expulsions ! »…

« Sayad n’aurait jamais accepté ça »

Disséminés dans le public, une vingtaine d’enseignants, d’historiens, d’intermittents, de militants de collectifs de sans-papiers et d’étudiants de l’École normale supérieure ou de Paris-VIII interpellent vigoureusement les deux ministres aux mines déconfites. Toubon tente bien de calmer le jeu : « Vous êtes dans une attitude contraire à la République… » Rien n’y fait. Les cris s’élèvent toujours plus haut, couvrant complètement la voix de l’ancien ministre. Une jeune manifestante est violemment traînée par terre jusqu’à la sortie. Les caméras se tournent alors vers ces convives devenus de plus en plus gênants.

Les ministres décident de partir illico. Ils n’inaugureront pas la médiathèque Abdelmalek-Sayad. Aux cris de « Sayad, tu nous manques », Soria, intermittente précaire, s’élève contre la récupération de ce sociologue franco-algérien, proche de Pierre Bourdieu : « Il n’aurait jamais accepté ça. C’est aussi scandaleux que lorsque le FN récupère Jaurès. » Sibille, doctorante en sociologie, confirme : « Je suis petite-fille d’immigrés, je ne peux pas tolérer ça. » Des policiers en civil, un peu débordés, procèdent à des contrôles d’identité pour intimider les activistes. Au bout d’une heure, les manifestants lèvent le camp et sortent, acclamés par ceux restés dehors, de l’autre côté de l’avenue Daumesnil.

Un peu plus tôt dans la matinée en effet, au milieu d’un dispositif de sécurité d’envergure, environ trois cents personnes s’étaient déjà rassemblées pour faire bon accueil aux ministres. Militants RESF, de collectifs de sans-papiers, étudiants et enseignants-chercheurs en grève, intermittents du spectacle avaient déployé dès 10 heures leurs banderoles dénonçant autant la politique d’immigration d’Éric Besson que la casse de l’école et de l’université : « Arrêts des rafles, fermeture des centres de rétention », « Honte au pouvoir qui fait crever les sans-papiers », « République, on tue ton école, ton université et ta recherche »…

Réécriture de l’histoire

Jean, avocat et militant RESF dans le 12e arrondissement, n’hésite pas à faire référence à l’histoire : « Pendant la Deuxième Guerre, beaucoup de Français ont risqué leur vie pour accueillir des juifs. Mes parents l’ont fait. Je trouve scandaleux que la France mette des menottes au lieu de tendre la main. » Annick est aussi révoltée par la présence d’Éric Besson : « Comment ose-t-il venir à la Cité de l’immigration ? À cause de sa politique anti-immigrés, des familles entières sont brisées. C’est une honte ! », s’emporte cette infirmière à la retraite.

D’autres sont venus pour manifester leur ras-le-bol contre le gouvernement : « Il y a une généralisation des conflits et les logiques sont toujours les mêmes ; alors à chaque déplacement officiel, c’est l’occasion de montrer notre opposition », explique Olivier, un étudiant salarié. Une jeune femme, membre de l’association Génocide made in France, est venue avec une banderole « Y a bon néocolonisation ». Elle fustige un musée « où les crimes coloniaux ne sont pas clairement signalés et qui présente une réécriture de l’histoire version raison d’État ».

Ixchel Delaporte

Société - Article paru le 31 mars 2009
http://www.humanite.fr/2009-03-31_Societe_A-la-Cite-de-l-immigration-...